Histoires de cochons

Le porc, animal sacré

En ce début d’été, des partisans de la laïcité viennent d’élever la charcuterie au rang d’arme pacifique et symbolique. Afin de mieux comprendre les aspects mythico-religieux de l’abstention de la chair de porc dans la majorité des traditions issues du Moyen-Orient antique, voici un extrait d’une étude citée en annexe de l’ouvrage de Charles Vellay sur le culte et les fêtes d’Adonis. (voir article Tammouz et Sirius)

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Image de: accrosduchoco.unblog.fr

Le rôle du sanglier dans les religions de l’Orient antique

(Movers, Die Phönizier, chap. VII. Bonn, 1841)

D’après les idées religieuses de l’antiquité qui ont quelque rapport avec les religions syro-phéniciennes, le sanglier est un animal démoniaque. La terreur religieuse qu’il inspire est déjà répandue dans l’antiquité la plus reculée. On connaît les prescriptions de la loi de Moïse, et on sait que les pieux Israélites acceptaient la mort la plus affreuse plutôt que de manger de la viande de porc ; les Phéniciens et les Chypriens s’en abstenaient également, ainsi que les Syriens, les Phrygiens, les Scythes, et surtout les Egyptiens, qui se croyaient souillés s’ils touchaient un porc. Lorsque, comme les théologiens, on voit la cause de cette répulsion dans l’impureté de l’animal ou dans des conditions de jeûne, on méconnaît les idées religieuses de l’antiquité, et surtout celle qui a rapport au caractère sacré des animaux, qui leur venait de leur consécration à une divinité dont ils reflétaient le caractère. Le porc était un animal sacré ; et comme il était consacré à une puissance infernale, il fut l’objet d’une religieuse terreur…

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Le caractère sacré du porc dans les religions syro-phéniciennes est indiqué dans Lucien :

« Le porc est à leurs yeux un objet d’horreur ; ils ne l’offrent pas en sacrifice et ne mangent pas sa chair. Toutefois, quelques-uns prétendent que c’est un animal sacré. »

Les deux opinions semblent contradictoires ; mais on les retrouve également au sujet d’autres animaux sacrés, comme par exemple les colombes et les poissons de la Déesse syrienne…

Les Crétois considéraient aussi le porc comme un animal sacré, ce qui s’explique aisément par la domination phénicienne dans cette île. En Chypre, les porcs étaient consacrés à Aphrodite ; ils ne devaient pas manger d’immondices, alors qu’au contraire on y contraignait les bœufs à certaine époques ; on les nourrissait avec des figues…

Dans l’île de Chypre, on offrait, le 2 avril, un porc à Aphrodite ; ce porc représentait le sanglier qui avait tué Adonis. Souvent on faisait à la même déesse des sacrifices de porcs ; à Argos, ces sacrifices s’appelaient Hystéries. Ils avaient lieu aussi devant les temples de l’Héraklès tyrien. Antiochus Epiphane fit offrir des sacrifices semblables à Jupiter Olympien ou au Baalsamin tyrien, et obligeait les Indiens à manger la chair des victimes.

Je ne puis m’empêcher de parler ici d’un usage qui a passé de la religion phénicienne dans les Thesmophories. Ce sont les  μέγαρα  (méghara), dans lesquelles on conduisait des porcs. Il en est question dans plusieurs des auteurs anciens, encore insuffisamment expliqués. Les porcs étaient chassés dans un précipice souterrain, et la croyance populaire, en Béotie, affirmait que, l’année suivante, ils arrivaient au lieu de leur destination, dans le Hadès…

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Les déesses Déméter (Cérès) et Proserpine

Μέγαρα (Méghara), ce sont les abîmes souterrains, consacrés aux puissances infernales, le séjour, dans le Hadès, des deux déesses Cérès et Proserpine, auxquelles les porcs sont envoyés en holocauste… C’était aux cris de Méghara, Méghara ! qu’on précipitait les porcs dans l’abîme.

Quant aux raisons pour lesquelles on sacrifiait les porcs, les écrivains anciens ne nous les révèlent pas plus que celles pour lesquelles ils inspiraient tant d’horreur. C’est pour eux un Hiéros logos, sur lequel ils gardent un silence plein de mystères….

Ils disent à propos du temple d’Hémithéa, que les Perses reconnaissent comme leur déesse nationale, que nul mortel ne devait pénétrer dans le sanctuaire s’il avait touché un porc ou mangé de sa chair, parce que les porcs avaient un jour gâté le vin du père de la déesse.

Les Egyptiens avaient, dit-on, cet animal en horreur, parce qu’il mange ses propres petits, parce que son lait fait venir des boutons, parce qu’il s’accouple à la lune décroissante, parce qu’il nuit aux fruits de la terre. On disait encore que c’est en chassant un sanglier que Typhon avait trouvé le cadavre d’Osiris et l’avait déchiré en morceaux ; mais, ajoute Plutarque, se basant sur l’opinion d’autres auteurs, cette explication n’est pas juste. Maintenant encore, les Orientaux ont horreur de la chair du porc, qui est considéré comme un animal païen, car, d’après une tradition turque, tous les animaux ont été convertis par Mahomet, à l’exception du sanglier et du buffle ; aussi ces deux animaux sont-ils fréquemment appelés chrétiens.

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Mars le Rouge, dieu de la guerre et planète (Esaü-Edom)

Mars et le sanglier

Ces diverses explications jettent une lumière défavorable sur la signification du dieu dont le sanglier est l’animal sacré et le symbole. Le sanglier est considéré comme le meurtrier d’Adonis ; le plus souvent c’est Mars lui-même, qui, jaloux du favori d’Aphrodite, s’est changé en sanglier pour le tuer et posséder seul la déesse…

Mars est la cause de tous les maux. En Egypte, où le rôle de Mars est reporté sur Typhon, celui-ci est représenté sous la forme d’un sanglier, et les sacrifices de porcs offerts à Osiris, avaient certainement un rapport avec Typhon. La coutume, qui existait à Chypre, de nourrir avec des figues les porcs consacrés à Aphrodite, de les empêcher de manger des immondices, et de forcer les bœufs à prendre la nourriture ordinaire des porcs, se rapproche de la conception qui représente Mars sous la forme d’un porc, et obligé, pour s’approcher d’Aphrodite, de quitter cette forme, tandis qu’Adonis, dont le symbole est le bœuf de labour, et qui parcourt Byblos sur un char attelé de bœufs, est condamné à manger la nourriture des porcs. Il n’y a qu’une seule manière d’expliquer comment on en est arrivé à donner pour symbole à Mars un animal aussi immonde : c’est que Mars est le principe du mal et de la ruine….

Le sanglier joue aussi un rôle important dans des mythes analogues : Attis périt, comme Adonis, sous la dent d’un sanglier. Dans un autre mythe, Attis meurt dans une chasse au sanglier, tué par Adraste, le Mars lydique, qui avait autrefois tué son frère Agathon, à propos d’une caille, comme Typhon tua l’Hercule syrien. Le mythe de Pygmalion, le meurtrier d’Elyon, qui tua Sichaüs, dans une chasse au sanglier, offre aussi une analogie évidente avec le mythe d’Adonis.

Commentaires

Par Raymonde Reznikov

 

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Carte de la Décapole où l’on peut voir l’emplacement des cités de Gadara et Gérasa et leurs distances du Lac de Tibériade (cliquer sur l’image pour agrandir)

Méghara évangéliques

« Ce sont les Méghara » dans lesquelles on conduisait les porcs….. »

Voilà un rituel qui évoque curieusement un épisode que rapportent les évangélistes ; étrange inspiration !

Le héros de l’histoire, tel Eschmun, le dieu de Samarie, vient de guérir plusieurs malades des environs de Capernaüm, sur les bords du lac de Tibériade. Il traverse le lac en barque et…

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Gadara (Umm-Qeis, Jordanie)

Récit de Mathieu VIII, 28-34

28 – Quand il fut sur l’autre rive, au pays des Gadaréniens, vinrent au-devant de lui deux démoniaques sortis des tombeaux et si intraitables que personne ne pouvait passer par ce chemin-là.

29 – Et voilà qu’ils se mirent à crier : que nous veux-tu, fils de dieu ? est-ce que tu viens nous tourmenter avant le temps ?

30 – Il y avait loin d’eux un gros troupeau de cochons que l’on faisait paître.

31 – Les démons firent appel à Jésus et dirent : Si tu nous chasses, envoie-nous dans le troupeau de cochons.

32 – Il leur dit : Allez-y. Ils sortirent et s’en allèrent dans les cochons ; et voilà que tout le troupeau s’élança de l’escarpement dans la mer et se perdit dans les eaux.

33 – Les porchers s’enfuirent, ils allèrent à la ville et racontèrent tout, y compris l’affaire des démoniaques.

34 – Et voilà que toute la ville sortit au-devant de jésus et, quand ils le virent, ils firent appel à lui pour qu’il s’en aille de leur territoire.

(traduction J. Grosjean, Gallimard)

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Image de: chrisnathou.unblog.fr

Et voilà une superbe évocation d’une cérémonie païenne, assortie d’une impossibilité géographique de taille. Gadara est située à une dizaine de kilomètres du lac de Tibériade, et nos cochons réalisèrent un exploit miraculeux, en sautant de l’escarpement dans une envolée de 10 kilomètres. A noter que les habitants du lieu chassèrent le sorcier ; son action par cochons interposés l’ayant rendu infréquentable.

La même aventure, contée par Marc et par Luc, diverge par quelques détails : un seul possédé, mais nommé « Légion », et un autre lieu théâtre de l’exploit. La scène ne se passe plus à Gadara, mais à Gérasa, ville située à une cinquantaine de kilomètres au sud-est du lac….

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Temple d’Artémis de Gérasa (Jerash, Jordanie)

 

Marc V

13 – …. Et les esprits impurs sortirent, ils entrèrent dans les cochons, et le troupeau d’environ deux mille s’élança de l’escarpement dans la mer et fut étouffé dans la mer.

Waouh ! deux mille cochons s’élançant en formation du haut d’un escarpement pour se jeter dans un plan d’eau situé à 50 km de là, ça c’est un scoop qui aurait du laisser des traces dans les gazettes de Galilée. Et pourtant, nul n’en a soufflé mot. Quelle ingratitude de la presse locale !

A quelle époque cet épisode d’origine païenne incontestable a-t-il été incorporé dans ce bric-à-brac mythologique, ramassis de toutes les superstitions régionales, déclinées sur fond biblique ? L’inspiration en est-elle grecque ou phénicienne ?

En Marc V-7, le possédé s’écrit :

Que me veux-tu Josué (jésus) fils du dieu Eliôn ?

Parmi les traducteurs, seul André Chouraqui a conservé les noms divins en l’état :

« Qu’y a-t-il entre moi et toi, Ieshoua ben Elohim Eliôn » (fils du dieu Eliôn)

Eliôn était une des divinités majeures de Beyrouth. Cadmos en fit le dieu souverain de la ville de Thèbes qu’il fonda en Grèce. Mais Eliôn, via Tammouz-Eshmun, le dieu sauveur et guérisseur, régnait aussi sur la ville de Sichem en Samarie, là où Joseph et Josué ont leurs tombeaux.

Il faut être aveugle et de mauvaise foi pour ne pas reconnaître que la biographie du héros du christianisme a été fabriquée en incorporant des éléments les plus disparates sur un fond d’histoire locale, par exemple : la mort et la résurrection de Mardouk des Sacées babyloniennes du mois de Nisan ; des emprunts faits aux mythologies des dieux, dits de la végétation, tel Osiris, Attis, Adonis, Dionysos. Cet ensemble fut greffé sur un environnement familial composé de personnages prélevés dans l’entourage des deux Josué du TaNaK : Myriam, Joseph, Elisabeth, Zacharie, Eléazar etc..

Et voilà plus de 1500 ans que des exégètes et autres théologiens du néant essaient de nous faire prendre des vessies (de porcs ?) pour des lanternes.

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Image de Dessincretin.com

Le montage de Mars sur la planète rouge vient de: sylvie-tribut-astrologue.com

 


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