LE LEVIATHAN – épisode n° 2

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D’inévitables nouvelles du Serpent de Mer par Pierre Dac, publié dans L’Os à Moelle du 12/08/1938

A la suite du regrettable accident qui a menacé la vie du serpent de mer, et que nous avons signalé , en temps et lieu, une enquête a été ouverte. Elle a révélé des faits absolument scandaleux.

Il est en effet inconcevable qu’à notre époque, où des millions de serpents terrestres, habitant des régions fréquentées, sont pourvus de sonnettes, le serpent de mer n’en possède aucune pour appeler au secours !

Nous pensons qu’il suffit de signaler cet oubli lamentable pour qu’il soit aussitôt réparé.

A la poursuite du Léviathan

Au premier épisode de la saga, inaugurée par Plutochien, Olivier-Pierre Thébault ajouta un commentaire qui ouvrait des portes sur l’Infini. Nous avons continué à correspondre sur le sujet et Olivier-Pierre m’ a autorisée à publier en avant première un extrait du glossaire du second tome de L’Alchimie du Verbe qui doit paraître prochainement

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L’introduction humoristique signée Pierre Dac est voulue, en hommage aux Sages de l’antiquité qui recommandaient de toujours commencer les communications les plus sérieuses par un sourire. Voici le texte d’ Olivier-Pierre Thébault:

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Herman Melville : Moby Dick. Dans ce livre sublime déjà proche des Chants de Maldoror par sa manière d’actualiser la Bible, son sens aiguisé de la métaphore et sa profonde pensée de l’une de ces deux questions qui intéressent les cœurs non solitaires, il est intensément question d’un « animal » que nous avons rencontré au cours de ce voyage, le Léviathan. Nous avons vu que celui-ci est un divin mets de choix réservé pour les justes dans l’Eden à la fin des temps, par jeu de mots condensant LWY (Lévi, tribu des prêtres) et YThN (il donnera) et à l’aide d’une double équivalence gématrique entre LWYThN et MLKWTh, le Royaume. Or, Melville identifie le Léviathan avec la baleine, plus particulièrement avec le cachalot – espèce dont Moby Dick fait partie bien qu’il soit à ce point singulier qu’il excède l’espèce –, ou plutôt faut-il dire qu’il qualifie le cachalot (ce don du vieil océan dont Melville décrit curieusement le front en usant de l’épithète de « chaldéen ») du nom de Léviathan. Peut-on le justifier ? Le Leviathan dont vient immédiatement à l’esprit la description qu’en fait le livre de Job n’est pas sans ambiguïté et pourrait n’évoquer qu’un simple crocodile. Mais le mot hébreu livyâthân désigne soit un serpent terrestre (ou un dragon si l’on tient à croire qu’il a existé ailleurs que dans le mythe…), soit le crocodile, soit la baleine ; c’est le milieu dans lequel il évolue, éclairé selon le contexte biblique, qui détermine de quel type de Léviathan il en va. Ainsi, les Septante, en Job 3, 8, traduisent bien LWYThN par kêtos, baleine, tandis qu’en Genèse 1, 21 ce mot grec traduit l’hébreu ThNYN qui peut certes vouloir dire « serpents des eaux », mais nomme bien ici des baleines et nul autre animal (Melville se sert une fois de cet exemple du début de la Création, sans doute en se basant implicitement sur la version des Septante ; Genèse Rabbah 11, 9 le rejoint en lisant le Léviathan là où il y a ce ThNYN/thanin). Ce qu’énonce l’auteur sur le spermaceti des baleines les rendant extrêmement précieuses et sur la saveur sans comparaison de leur chair se voit ainsi faire un écho détonnant et réjouissant avec la tradition juive-hébraïque. En effet, en Baba Bathra 74b et 75a, lorsque les talmudistes discutent du Léviathan, il ne fait pas le moindre doute qu’il s’agit du cachalot (généralement de la baleine). Gabriel lui-même est censé organiser sa chasse pour le donner aux justes. Mais la pêche s’avérant redoutable et même impossible (le Talmud s’interroge en citant Job 41, le prendre avec un hameçon ? lui serrer la langue avec une corde ?), c’est YHWH lui-même qui devra se charger de tuer l’auguste et majestueux cétacé. Puis, dans le sillage de cette révélation de l’identité du Léviathan, le texte poursuit : « Rabbah énonce au nom de R. Yohanan : « Le Saint béni soit-Il dans le ‘ôlam haba’ fera (!) un festin pour les justes de la chair du Léviathan, car il est dit « les compagnons feront (!) un festin de lui » (Job, 40, 30) » Si le cachalot est bien le Léviathan – et je ne vois guère ce qui viendrait s’y opposer étant donné que même le Talmud l’affirme –, on comprend mieux que celui-ci soit réservé pour les justes, c’est-à-dire que la manne des océans leur soit réservée ! Par ailleurs, m’imaginant mal me régaler de serpent ou de crocodile, je ne puis qu’affirmer l’objectivité de mon goût en imposant le succulente cachalot (dans les apocalypses – chez Hénoch par exemple – le Léviathan est bien un animal marin opposé au Behemoth terrestre, Lévitique Rabbah 13, 3 affirme même que le Léviathan dans son combat équilibré contre le Béhémoth atteint celui-ci grâce à sa puissante caudale, particularité physique qui désigne non pas une baleine en général mais le cachalot lui-même)… J’ajoute que pour le Midrash le luxe de dieu, son enjouée détente quotidienne, consiste à jouer avec le Léviathan après avoir étudié. Enfin, Melville aurait été heureux d’apprendre – s’il ne l’a pas su, car ce qui précède porte à croire qu’il était loin de méconnaître la tradition juive-hébraïque… – ce que disent les Hébreux de la blancheur mystique qu’Ishmaël (autrement dit l’auteur, l’écrivain, lequel peut avoir d’autres noms comme le suggère l’ambiguïté de la première phrase « Call me Ishmaël. ») voit si ardemment en Moby Dick et décrit de façon passionnée en référence à de multiples traditions, quoique sans référence directe à celle des Hébreux. Car pour ceux-ci, le blanc – sans insister sur sa double entente en lien à la lèpre –  est la couleur même du ‘ôlam haba’, l’éclat sans retour de la lumière messianique, le Zohar l’imaginant même métaphoriquement comme un pays neigeux et associant le blanc à hessed (la Rose est rouge et blanche), autrement dit à Sa droite d’amour relevant les justes à la fin des temps… et pour quel festin !  « 

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Jacques Attali dans son dernier livre :Dictionnaire amoureux du Judaïsme à la rubrique sur Jonas, donne la précision suivante à propos du « Grand Poisson » :

 La Torah ne parle jamais de baleine ; le Midrash le décrit comme ayant des yeux comme des hublots…  Plus loin, toujours à propos de Jonas, l’auteur ajoute :

 Dieu lui inflige alors une leçon : alors que Jonas contemple avec amertume la ville sauvée malgré lui, Dieu fait croître une plante « qui pousse rapidement, donne de l’ombre, mais qui se fane » (ce que la Bible des Septante, pour être plus concrète, comme dans le cas de la baleine, traduira à tort par du « ricin »).

Voilà donc l’origine de l’identification imbécile de tous les grands poissons bibliques à des baleines. Les rabbins du Talmud, perdus au milieu du monde gréco-romain hostile, n’ont fait que céder aux modes du milieu ambiant.

La référence midrashique aux hublots pourrait de nos jours transformer le Grand Poisson en sous-marin… ; à sottise, sottise et demi. 

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Jacques Attali: Dictionnaire amoureux du Judaïsme, éditions Plon/Fayard 2009

Pour en savoir plus

La question

Nicolas Bourgeois : Une invention nommée Jésus, éditions Aden 2008 ; collection Opium du Peuple.

Dans ce livre clair et bien documenté, Nicolas Bourgeois pose les bonnes questions, interroge les sources, relève les invraisemblances et les contradictions. La démonstration est imparable et sa conclusion rejoint celle des auteurs qui ont donné sans ambiguïté la solution au problème posé.

La réponse

Bernard Dubourg ; L’invention de Jésus, tome I : L’Hébreu du Nouveau Testament.

Tome II : La fabrication du Nouveau Testament.

Collection  l’Infini, éditions Gallimard 1987-1989

Maurice Mergui ; Un étranger sur le toit, Les sources midrashiques du Nouveau Testament, éditions Nouveaux Savoirs 2003

Comprendre les origines du Christianisme, éditions Nouveaux Savoirs 2005.

Olivier-Pierre Thébault, Alchimie du Verbe, éditions O. T., 2007 – 2008

Les ouvrages de Maurice Mergui et Olivier-Pierre Thébault sont disponibles sur le site Le Champ du Midrash, lien ci-contre.

L’image du Serpent de Mer vient du site: nephtys.centerblog.net

Celles des Baleines de: photodanimaux.net

 

 


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Un commentaire

  1. olivier-pierre Thébault dit :

    Amusant le contre point d’Attali. Le problème est qu’il n’y a pas que le Talmud qui parle de baleine ! Il y a la traduction des Septante qui reflète le plus ancien état de la Bible et a été faite par des savants de Jérusalem (je le rappelle, voire le midrash qui s’appelle La Lettre d’Aristée), et il y a le Midrash Rabbah, mais peut-être que le serpent des eaux (c’est quoi au juste?) a des nageoires pour pourfendre le méchant Béhémoth ?
    Mon avis est qu’Attali reflète l’état de la tradition, ce qu’elle a conservé à notre époque. Or, dans l’antiquité tardive, la tradition était beaucoup plus riche qu’elle ne l’est actuellement, et ses savants autrement experts, c’est un fait. Par exemple, j’aurai bien du mal à comparer un Rabbi Aquiba avec un savant de nos jours, mais peut-être voyez-vous quelqu’un d’une telle compétence ? Il est vrai malgré tout que de temps en temps se lève quelqu’un de comparable, un Cordovero, un Louria, un Rabbi Nahman, mais bien entendu c’est chose rare et pour ce qui est du niveau ordinaire des rabbis, eh bien je crains fort que ce ne soit pas celui des hakkamim antiques!
    A bientôt
    —– Original Message —–

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